Ils sont des figures incontournables du milieu du kitesurf, et fourmillent de projets. Les watermen Chris Ballois et Christophe Martin étaient présents au Salon Nautic du 2 au 10 décembre 2017 à Paris pour présenter la V2 de leur « bébé », le Kiteboatspeed, sur lequel ils ont commencé à plancher il y a 10 ans. Chris Ballois, recordman du monde de vitesse à la voile handisport et Christophe Martin, premier kitesurfeur paraplégique de l’histoire, se connaissent depuis fort longtemps. Ils se sont associés pour développer ce prototype révolutionnaire s’adaptant aussi bien aux valides qu’aux personnes à mobilité réduite. Kitenews vous propose l’interview de ces deux sacrés riders !

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Kitenews.fr : Chris, peux-tu nous présenter ce projet Kiteboatspeed ?

Chris Ballois : Le Kiteboatspeed est un bateau aérotracté, sur lequel on travaille depuis 10 ans avec Christophe Martin. C’est un tripode, il y a une coque centrale avec deux patins sur les côtés pour l’équilibre. Cela fonctionne soit sous trois ailerons, soit avec des foils. On développe des bateaux à foils depuis 10 ans… La nouvelle version du bateau est inspirée du jet sur la partie coque supérieure, cela permet d’avoir un engin proche d’une moto avec un poste de pilotage arrière qui pilote le safran ou le safran/foil, et une place avant qui pilote l’aile avec un système de connexion classique. Ce bateau est plutôt compact, grosso modo 3m50 par 3m50. La coque inférieure se rapproche plus des planches de foil actuelles, avec une coque planante assez tendue…

Avec Christophe, nous sommes en situation de handicap mais l’objectif de ce bateau est à terme d’ouvrir le kiteboatspeed à tous (écoles, clubs de voile, grand public) et de créer une nouvelle classe entre la voile traditionnelle et le kite en support individuel. C’est un engin extrêmement intéressant pour l’apprentissage du kite. Aujourd’hui on va plutôt utiliser du statique sur la plage, puis mettre la personne en dynamique avec planche et aile. Grâce au Kiteboatspeed, on peut avoir un moniteur qui va piloter le bateau et une personne mise en dynamique pour qu’elle comprenne le fonctionnement de l’aile. On peut même échanger les places pour qu’elle comprenne bien les trajectoires qu’il faut prendre par rapport à l’aile. L’apprentissage se fera donc plus rapidement.

Le Kiteboatspeed V1, en 2007

L’autre volet de la chose, c’est les régates de haut niveau. Le but est de pousser le kiteboatspeed vers de l’olympique et du paralympique, en tout cas vers de nouvelles classes de bateaux haute performance. Il se trouve qu’il n’y a plus de paralympique voile en 2020, un forcing est fait pour réhabiliter la voile handisport pour les Jeux 2024. Même si ce bateau se « veut valide », la porte d’entrée paralympique 2024 est vraiment intéressante. On va pouvoir mettre des sièges pour les personnes à mobilité réduite, installer des interfaces de pilotage pour les personnes n’ayant qu’une seule main ou amputées…

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Kitenews.fr : D’où vous est venue l’idée d’un tel bateau équipé de foils et tracté par une aile de kite ?

Chris Ballois : L’approche est venue du fait que je fais de la planche et du kite avec une seule main, j’ai le record du monde de vitesse handisport à la voile tous supports confondus. Christophe Martin, que je connais depuis mes 16 ans, a eu un accident de VTT en 2002 et a créé son propre châssis individuel pour faire du kite. Nous avons voulu naviguer ensemble sur des supports dynamiques, sur lesquels on puisse avoir les mêmes accélérations que le kite, et qui puissent servir aussi aux personnes valides.

Christophe Martin : Après mon accident en 2002, j’ai voulu savoir ce qui existait en terme de sports émergents ou sports de glisse. Après avoir fait un état des lieux en matière notamment de ski nautique ou kite, je me suis rapproché de la Fédération de ski nautique pour développer des châssis basiques. Je fais de la formation depuis 10 ans pour le ski nautique handisport. Pour le kite, rien n’existait, j’ai commencé à tirer des bords en 2003. La Fédération Française de Vol Libre n’y croyait pas, Pryde m’a accompagné et m’a passé un jeu d’ailes. La FFVL m’a demandé en 2004 d’intégrer une commission pour développer ce sport. A partir de ce moment, je me suis dit qu’il ne fallait pas donner uniquement un accès aux riders de haut niveau, et on a travaillé sur des monocoques et multicoques : 420, laser, catamarans, trimarans… Toute cette expérience a pu nous démontrer ce qui allait vite, on a pris l’ergonomie du jet-ski qui permet d’être au sec au niveau des pieds ou du buste. On avait besoin de bateaux plus réactifs que les supports existants, qui sont assez lourds avec une phase de départ au planing plutôt lente.

Chris Ballois et Christophe Martin sur le Kiteboatspeed

En 2007, nous nous sommes orientés vers un modèle de base de trifoiler, un tripode sur foils qui était distribué par hobie cat et que l’on a complètement modifié. On a enlevé les mâts, les haubans et l’on a installé une aile de kite, ce qui nous a permis de faire des runs à plus de 35 nœuds sur foils ! On s’est alors dit qu’il y avait quelque chose à faire sur un modèle tripode avec propulsion par aile de kite. Ce support a eu ses limites, raison pour laquelle nous arrivons avec une nouvelle version présentant les caractéristiques précisées par Christophe Ballois. La coque est une copie des coques de kitesurf race équipées de foils. La carène a été complètement revisitée pour avoir un départ au planing rapide en coque planante, et une ergonomie de jet qui permet de monter dessus facilement. Tout le monde sait faire du vélo donc tout le monde sait piloter ce type d’engin… L’objectif est que la personne qui n’a jamais fait de kite se sente rapidement rassurée, et puisse avoir des performances en coque planante ou sur foil, même à dix nœuds. Tout a également été étudié pour que le Kiteboatspeed puisse être stocké dans un club de voile ou chez un particulier, notre support se range dans un utilitaire ou une petite remorque…

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Kitenews.fr : Comment expliquez-vous que le process de développement ait pris 10 ans ?

Christophe Martin : Cela n’a pas pris exactement dix ans. Il y a dix ans, on a prouvé qu’un tripode avec une aile de kite fonctionnait sur foils, et ce sont des personnes à mobilité réduite, en l’occurrence nous, qui avons pu le démontrer. Nous avons reçu le Prix de l’Innovation à Douarnenez en 2007, et on a travaillé sur ce bateau durant 3-4 ans, avant de se tourner vers un projet de 23 pieds. Aujourd’hui, nous voulons nous lancer sur un process de fabrication du nouveau Kiteboatspeed V2, avec un bateau école qui sera en plastique, et un bateau plus élitiste pour les JO qui sera full carbone équipé de foils et qui pourra monter à 30-35 000€.

Chris Ballois : Cela a mis 10 ans car nous étions trop en avance. Aujourd’hui la Coupe de l’America montre des bateaux sur foils, le foil devient « normal » et attractif mais il y a 10 ans, quand on a sorti un bateau aérotracté sur foil, les gens nous regardaient comme si nous étions des martiens… C’était trop tôt. On l’a développé à notre propre échelle, avec nos propres moyens et l’aide, depuis quelques années, de la fondation Mallet. Depuis cette année, nous travaillons avec l’école ESTACA, cela nous a permis de collaborer avec des étudiants futurs ingénieurs. Ce qui a également accéléré les choses est que depuis le 11 janvier 2017, la FF Voile a récupéré la délégation du kite. Jusqu’à présent, nous avions le kite sur une Fédération et les bateaux sur une autre. Le projet commence aujourd’hui à devenir mûr, nous recevons des demandes de particuliers qui veulent savoir comment acheter le Kiteboatspeed, c’est plutôt une très bonne nouvelle. L’objectif est de créer une vraie dynamique autour de ce bateau, de créer une écurie de course en 2018 grâce à l’association Air Océan. Aujourd’hui, nous cherchons des mécènes et sponsors pour cette partie-là. L’autre objectif est d’aller se mesurer aux différents bateaux existants, aux windsurfs et aux kites, pour montrer les capacités du Kiteboatspeed et des bateaux aérotractés pointus parmi les flottes existantes.

Christophe Martin (Photo Nicolas Economou)

Christophe Martin (Photo Nicolas Economou)

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Kitenews.fr : Qui a financé le projet Kiteboatspeed ?

Chris Ballois : Le projet a été financé par nous deux et Stéphane Ballois, mon frère. Nous avons pensé l’architecture du bateau, nous avons mis les mains dans le carbone très très longtemps… La Fondation Mallet nous soutient et nous aide financièrement dans ses propres capacités, tandis que l’école ESTACA nous amène des étudiants motivés avec l’association Estaca Sailing et nous met à disposition ses ateliers et le stockage du bateau, sans oublier la FF Voile. Tout cela a contribué à la montée en puissance du projet, nous sommes en train de franchir un cap extrêmement important pour la dynamique du projet. Notre association Air Océan porte vraiment le développement et la partie régates et défis que nous lancerons en 2018. Nous voulons montrer que ces bateaux sont capables de faire des trajets Corse-Continent, France-Angleterre, des longues distances donc. Nous avons besoin de soutiens financiers et matériels pour s’organiser comme une vraie équipe de course.

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Kiteboatspeed au Salon Nautic

Kitenews.fr : Le kiteboatspeed a été créé pour changer le regard sur le handicap, un mot là-dessus ?

Chris Ballois : A travers le Kiteboatspeed, nous voulons véhiculer un état d’esprit positif et montrer la possibilité qui existe pour tous les handi de faire de la voile. Cela passe aussi par les projets individuels de Christophe et moi, avec la volonté de servir de vitrine pour attirer de nouveaux riders et leur dire : « c’est possible, venez rider avec nous ! »

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Kitenews.fr : Vous avez reçu de nombreuses demandes d’interview lors du Nautic, il y a un réel engouement autour du Kiteboatspeed !

Chris Ballois : Oui il y a une réelle dynamique sur des supports complémentaires, différents, la Fédération y croit beaucoup. Beaucoup de journalistes sont passés, des TV, cela n’est que le début. Désormais l’enjeu est de trouver les mécènes et sponsors nécessaires pour organiser ces bateaux comme une vraie équipe, afin de les faire évoluer le plus rapidement possible. Le marché et le public sont sensibles à ce type de bateaux, il faut pouvoir réagir très vite. On souhaite vraiment que l’année 2018 soit un énorme accélérateur, il faut structurer cela et avoir des financements suffisamment importants. Sur la partie équipe de course, grossièrement ce sont des budgets à hauteur de 300 000 – 350 000 euros. Un monocoque qui court en flotte, c’est de l’ordre d’1 million ½ par an… On est sur de gros budgets mais cela reste extrêmement faible par rapport à d’autres supports.

Chris Ballois_Photo Chriss Ferjeux

Chris Ballois_Photo Chriss Ferjeux

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Kitenews.fr : Quelles sont les prochaines échéances pour le Kiteboatspeed ?

Christophe Martin : On a eu des propositions pour aller au Mondial du Vent, on a également rendez-vous au mois de juin 2018 à Marseille car World Sailing vient faire un état des lieux des différents supports. Nous serons donc présents, de manière à pouvoir présenter et faire une démonstration du Kiteboatspeed. C’est une échéance extrêmement importante car c’est ce qui nous permettra de nous positionner dans le cadre des nouveaux supports olympiques et paralympiques. Nous avons des relations depuis une quinzaine d’années au sein des Fédérations, l’Espagne va ainsi ouvrir un centre nautique près de Barcelone et ils souhaitent nous y inviter aux beaux jours. Nous serons présents sur des manifestations tant en France qu’en Europe. On a hâte d’y être !

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nicolas arquin

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